Au fil de mes saisons

Mes nuits sont transparentes. Je laisse l’obscurité dévorer mon sommeil au profit d’un élan créatif qui m’avait profondément manqué. Pour preuve ces derniers mois sans un mot jeté ici. Je n’ai pas lutté. Je n’ai pas écrit pour ne rien dire. J’ai patienté. En apnée.

L’automne a été si long. Laborieux même. Il m’a fallu souvent du courage pour affronter mes interminables journées. J’ai encore voulu mourir une ou deux fois. Et j’ai traîné ma misère le reste du temps, minée par ces nuits qui tombaient trop tôt. Je voudrais tellement n’être pas sensible aux saisons. Mais souvent cette période m’entraîne dans la mélancolie et me fait perdre l’envie de tout.

Le début de l’hiver n’a pas été plus agréable. Je n’ai pris aucun plaisir aux fêtes de fin d’année sinon celui de voir mes filles heureuses. Pas de sapin. Pas de décorations. J’ai passé mon tour. J’ai râlé et pleuré sur mon premier réveillon de noël en solitaire. Et je ne vous parle même pas du nouvel an. Ce fut le plus bâclé de tout les temps. Je m’étais pourtant promis de faire mieux qu’au précédent.  Sans succès.

Heureusement, et sans que je ne prenne aucunes résolutions, le goût des autres, des choses, des grands touts et des petits riens est réapparu avec la nouvelle année. J’ai repris mon souffle, respiré à pleins poumons l’air glacial de l’hiver et remis la machine en route. J’ai l’habitude de ces cycles. Je commence à les apprivoiser et je les laisse me traverser comme le font les saisons. Je réussis même parfois à trouver du positif durant les jours gris. Comme quoi tout arrive.

Janvier a donc été synonyme d’un nouveau cycle. Les nuits se sont raccourcies, Rubis est revenue, plus motivée que jamais et j’ai retrouvé avec gratitude l’énergie qui l’accompagne. La folie aussi. J’ai plaisir à lui ouvrir la porte maintenant que je sais comment la canaliser. Son retour me permet d’entreprendre, de créer, de décider, d’organiser et de solutionner ce qui doit l’être. Un moment de répit avant la prochaine déferlante.

Mais depuis quelques jours je m’interroge. Et si elle ne venait jamais la prochaine grosse vague de tristesse ? J’ai l’impression que cette accalmie ne ressemble pas aux autres. J’ai le sentiment d’avoir passé un cap, d’avoir appris comment surfer sur l’océan et ne plus m’y noyer. Pour l’instant ce n’est qu’une sensation mais elle se confirme jour après jour. Le gris ne me rattrape pas, je le tiens à distance. Je pourrais presque lui donner une nuance arc-en-ciel. Si j’osais je lui collerais quelques paillettes aussi. J’ose me répéter : jusqu’ici tout va bien.

Ce qui me laisse penser que peut-être je tiens le bon bout est la durée de ce temps ensoleillé. J’ai rarement eu une si longue période de tranquillité d’esprit. Il faut dire que je mets tout en oeuvre pour que ça fonctionne. Méditation, hypnose, atelier d’écriture, lectures, remise en question, conscience de l’instant présent … je bouffe à tout les râteliers ! J’essaie une méthode, j’en tente une autre, je garde ce qui me convient et jette le reste, je recule de trois pas puis j’en fais cinq en avant. À mon rythme.

Parce qu’il en faut du temps. Vous le saviez vous? Moi non. Je voulais guérir tout de suite. Je voulais aller bien. Je voulais oublier les trucs moches. Je voulais être sereine, positive, et tout ce qu’on nous promet si on fait un petit effort. Mais ça ne marche pas comme ça. Tu peux mettre un tutu rose et un serre-tête licorne, si t’es pas au clair à l’intérieur  de toi, bah t’auras jamais l’air joyeux. T’auras juste l’air con. 

J’ai compris que je me racontais des bobards. J’ai compris que je mettais un joli mouchoir blanc en jolie dentelle sur le gros tas de merde qui trônait dans le couloir. Je passais soigneusement à côté en faisant semblant de ne pas le voir. Mais il n’allait pas disparaitre comme ça, d’un coup de baguettes magique, bien au contraire il prenait de plus en plus de place. J’ai compris qu’il allait falloir mettre les mains dedans. Ce que j’ai fait avec des hauts le coeur et les larmes aux yeux. Une saison plus tard le travail porte ses fruits.

Ma plus belle victoire de ces dernières semaines est d’avoir commencé l’hypnose humaniste et pu virer la culpabilité qui me rongeait les entrailles. Bientôt deux mois que je l’ai mise en bocal et bordel comme je me sens légère. Terminé les « je suis une mauvaise mère », « j’ai tout gâché », « je suis trop ci ou pas assez ça … ». Envolé les ruminations sur ce qu’il aurait fallu faire ou dire. J’ai choisi la simplicité du moment présent. Celui qui est là, tout de suite, à porté de main et de coeur. Celui qu’on peut respirer. Et tant pis si à ce moment précis je suis traversé par un souffle de tristesse ou de nostalgie, si la colère l’emporte sur mes bonnes résolutions, je sais que ça ne durera pas. 

Demain l’arrivée du printemps annoncera le début d’un nouveau cycles de saisons. Elles se succéderont sans que je n’y puisse rien. J’espère pouvoir apprécier chacune d’elle, y puiser le meilleur et cultiver sereinement mon jardin. 

eurographics-50-x-70-cm-arbre-deco-autocollant-mot

“Tout jardin est, d’abord l’apprentissage du temps, du temps qu’il fait, la pluie, le vent, le soleil, et le temps qui passe, le cycle des saisons.”

De Erik Orsenna / Le Monde de l’éducation