Quelques fragments de seconde

Tous les jours je me réveille valide. Pendant quelques secondes je crois pouvoir basculer sur le côté, me caler contre mon mari endormi, emboiter mon corps avec le sien, lui caresser le visage et lui murmurer combien je l’aime et qu’il est temps de se lever. Je crois pouvoir m’étirer, m’asseoir au bord de mon lit puis me lever en baillant. Je crois pouvoir aller aux toilettes, faire mon pipi du matin, me laver les mains et me passer un peu d’eau sur le visage. Je crois pouvoir mettre en route la cafetière, dresser la table du petit déjeuner, pour enfin aller réveiller mes filles. Je crois pouvoir passer mes doigts dans leurs cheveux d’ange, embrasser leurs petites joues rondes et tièdes, leur dire combien je les aime et qu’il est l’heure de se lever.

Ces quelques fragments de seconde sont merveilleux.

Ceux qui suivent sont cruels.

Car tous les jours je me réveille handicapée. Je ne me cale pas tout contre mon mari. Je ne le vois même pas. Je suis sur le dos, comme toutes les nuits et c’est le plafond qui compose mon horizon.  Je ne lui caresse pas le visage mais je le pousse doucement sans le sentir en lui demandant de se réveiller. Je ne m’assied pas, ne m’étire pas et ne me lève pas non plus. Je baille. Je ne vais pas aux toilettes faire mon pipi du matin. J’attends l’infirmière qui va arriver pour mon sondage urinaire. Je ne fais le déjeuner de personne et c’est mes filles qui viendront me rejoindre dans mon lit en criant qu’il est l’heure de se lever.

Chaque jour ce sont les mêmes rituels, les mêmes gestes qui rythment mes matins, mes midis et mes soirs. Comme tout le monde me direz-vous. Et bien non. Tout mon quotidien est organisé, minuté par les interventions des auxiliaires de vie, de l’infirmière ou du kinésithérapeute. L’imprévu n’a pas sa place chez moi.

Malgré ces contraintes, ces moments difficiles où je ne suis pas mère autant que je le voudrais, épouse autant que je le pourrais, je suis heureuse et j’estime avoir réussie ma vie de femme du mieux que j’ai pu. Pourtant cette « réussite » a un goût amer tant on me fait comprendre qu’elle n’est pas normale.

Comment se fait-il que dans mon état j’ai pu trouver un homme ? Et qui plus est valide ! Et qui m’a demandé en mariage! Il doit être bizarre pour vouloir partager sa vie avec moi, un peu pervers non ? Ou alors il profite de mon fric ! C’est ça, il profite de moi !

Et mes enfants ? Evidemment ce ne peut-être que par insémination artificielle ! Qui voudrait fourrer une handicapée ? Oups je suis vulgaire … mais bien moins que ceux qui nient ma sexualité en supposant par l’affirmative que je ne suis pas baisable !

S’ils savaient !

La première fois que j’ai su que tout allait bien aller pour ma santé sexuelle, j’étais en centre de rééducation et mon petit ami paraplégique avait ses doigts en moi. Miracle, je les sentais. Oh pas comme avant bien sûr, pas si nettement. Mais suffisamment pour me donner du plaisir. Un plaisir différent mais un plaisir valable.

Et puis le temps est passé. J’ai redécouvert mon corps à travers les yeux d’un autre, à travers deux grossesses aussi, et j’ai vu ce dont il était capable, ou plutôt ce dont J’étais capable !

Mon handicap est aujourd’hui une particularité, un aspect de moi dont je ne peux me défaire, et parfois même un ami. J’aimerais tant qu’il ne soit plus un obstacle dans mon rapport aux autres, au monde. Mais il me semble que le moule de la normalité, de la perfection, est encore bien étroit pour que lui et moi puissions y entrer.

Voilà pourquoi je monte au front, pourquoi depuis quelques temps je ne parle que de moi, de mes difficultés et que j’ose aborder les sujets de la vie affective et de la sexualité des personnes en situation de handicap. Parce que le sexe, c’est la vie. Parce que nos différences, nos déficiences ,ne devraient pas nous amputer de notre humanité. Ni anges, ni monstres, seulement humains.

Un commentaire sur “Quelques fragments de seconde

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  1. Coucou belle soeur encore une fois j'ai versé une larme car tu me touche énormément , je t'admire par tes mots et ta volonté de faire bouger les choses . Et je voie que sa commence à bouger ,je t'encourage et te soutien du font du coeur ! tu est formidable , une très grande personne qui à un très gros coeur . je te fait des gros bisous et je suis avec toi , je suis tout se que tu fait !!!
    PS : tu devrai écrite un livre car tu écrit vraiment bien et je pence qu'ils marcherai car sa touche beaucoup de personne !!!!!! et qui sait sa ferai peut-être bouger plus les chose !

    J'aime

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