De l’eau plein les bottes

Je suis très attentive aux signes. Peut-être un peu trop. Peut-être parfois au point d’en voir là où il n’y en a pas. Peu importe. Je crois que si nous y prêtons attention, la vie sème sur notre chemin des petits cailloux nous indiquant la bonne direction. Et ce qui est chouette, c’est que nous sommes libres de les suivre ou non. Nous avons le choix. Presque toujours en tous cas.

Il m’est d’ailleurs souvent arrivé de prendre sciemment la mauvaise route, surtout en ce qui concerne les relations humaines, en sachant très bien qu’au bout il y avait un mur et que j’allais me le prendre en pleine face. Ça fait mal souvent, très mal parfois. Mais cette souffrance nous apprend, nous forge, nous donne de l’expérience. Ne dit-on pas que ce qui ne tue pas nous rend plus fort ? Enfin c’est Nietzsche qui le dit. Et je suis bien d’accord avec lui. Même s’il parlait de douleur physique, je pense qu’on peut transposer cette réflexion à la douleur morale, émotionnelle, psychique.

Je suis également une spécialiste de la marche arrière. Les yeux rivés au rétro, je  reviens plusieurs fois au même carrefour et m’obstine à vouloir tourner à gauche alors qu’il y a un panneau de déviation qui clignote à t’en cramer la rétine et une barrière de chantier avec des banderoles phosphorescentes qui barre l’accès. Et moi je veux absolument passer par là, pas moyen de m’en dissuader, quitte à abandonner la voiture sur le bas côté, à continuer à pied dans la nuit et sous l’orage, en rampant sous la barrière et en faisant un fuck en passant au panneau de déviation. Je suis comme ça. Je comprends vite mais il faut m’expliquer longtemps. Très longtemps.

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Et puis parfois tu t’engages sur la bonne piste. Tu le sais car tout semble simple, clair et limpide.  C’est comme si tout à coup tu comprenais le japonais alors que tu ne l’as jamais étudié. Et surtout tout s’imbrique facilement. Ça coule de source et tu te demandes comment tu as pu passer cents fois devant ce chemin sans voir la jolie pancarte arc-en-ciel sur laquelle est écrit ton prénom en lettres pailletées et visible à douze kilomètres à la ronde.

J’ai l’impression d’être sur cette bonne voie. C’est un joli sentier de campagne, un peu escarpé, bordé d’arbres pleureurs dont les branches frôlent mes épaules et de fleurs multicolores que je n’ose pas toucher tellement elles semblent fragiles. J’ai mis une boite de pansements dans mon sac à dos car il y a beaucoup d’ornières et je me casse la binette tous les cents mètres. J’ai chaussé des bottes en caoutchouc aussi pour patauger dans les nombreuses flaques d’eau qui subsistent, vestiges humides de mes jours gris. C’est un peu fatiguant et j’ai souvent envie de retourner sur la route bitumée que j’avais l’habitude d’emprunter. Mais le parfum des jolies fleurs, le murmure du vent dans les branches et la joie de sauter dans ces putains de flaques et d’en avoir plein les bottes m’en empêchent. Alors j’avance. Tout doucement. Et seule.

Je crois que c’est la peur de la solitude qui m’a longtemps contrainte à rester sur la grande route goudronnée. Au milieu des autres, sous les lampadaires et les néons des publicités qui nous donnent une mine blafarde, c’était bien confortable et bien rassurant. Toutefois il y a un inconvénient majeur à être sur ce genre de route, t’es obligée de suivre le mouvement. Il faut t’arrêter au feu rouge et vite redémarrer au vert sous peine de te faire klaxonner et insulter. Tu dois prendre les ronds-points dans le bon sens et bien mettre ton clignotant. Et n’imagine même pas te balader à pied, tu te ferais tailler un short en moins de deux. Alors quand j’ai vu la jolie pancarte arc-en-ciel avec Amélie écrit en lettre pailletée je n’ai pas hésité. J’ai eu peur mais j’ai compris que c’était maintenant ou jamais. Les signes étaient là. Et je ne regrette pas.

Voilà plusieurs semaines que je n’ai pas eu de jours gris. La vilaine boule au creux du ventre qui murmurait « T’as pas envie en vrai, annule tout, reste à la maison, tu ne vas pas y arriver, t’es nulle, pis t’es même pas drôle, la preuve t’as pas de rire, t’es juste un boulet » a disparu et lorsqu’elle tente un comme back je la presse comme un citron. Les ruminations qui habitaient mon esprit depuis des mois, voire  des années, disparaissent elles aussi petit à petit. J’arrive à ne plus les écouter. Même Rubis n’a pas pointé sa tignasse rousse depuis un moment. C’est bon. Vraiment. Et bien que je sache que ça ne va pas durer, qu’à un moment donné je vais redescendre dans le brouillard, je me sens capable de ne plus m’y perdre.

3224277181_1_2_kUrTlFxMLongtemps j’ai répété cette phrase : « Si je ne sais pas ce que je veux, au moins je sais ce que je ne veux plus ! ». Aujourd’hui ça a changé. J’ai changé. Je sais ce que je veux. Je sais avec quel genre de personnes je le veux. Je sais que celles qui étaient avec moi sur la grande route goudronnée m’ont aidé à voir et suivre la jolie pancarte arc en ciel et je les en remercie. Je leur souhaite de trouver la leur. Et pour l’heure ce que je désire de toutes mes forces, c’est continuer d’avancer sur mon petit chemin de campagne escarpé, bordé d’arbres pleureurs et de fleurs multicolores, avec mon sac à dos, mes pansements et de l’eau plein les bottes.

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