Happy Birthday

Ce mois-ci j’ai eu 40 ans. Une sacrée étape. Je le vis plutôt bien, le plus gros de la crise est passée, je sais ce que je veux et surtout ce que je ne veux plus. Et le jour de mon anniversaire je voulais une seule chose : disparaître. Il m’a fallu toutes ces années pour que l’idée de me foutre en l’air me traverse l’esprit. C’est tellement pas moi, tellement à l’opposé de ma philosophie de vie, que sur le coup je me suis demandé si je ne devenais pas schizophrène. En fait non, cette pensée m’a poursuivie un peu, et j’ai l’impression qu’elle sera toujours là maintenant, dans un p’tit coin.

Petit aparté pour celles et ceux qui me connaissent, famille ou ami-e-s : ne continuez pas à lire ce billet. Il va être moche, vulgaire, triste, et tout un tas d’autres trucs qui risquent de changer profondément l’image que vous avez de moi. Si vous tenez à continuer quand même, faites comme si vous ne l’aviez pas lu, ça nous épargnera un moment de gêne insupportable lors de notre prochaine rencontre. Merci

Qu’est ce que je disais déjà ? Ah oui, que pour la première fois de ma vie j’ai eu envie de mourir. Il faisait beau, on était au parc avec les filles et ex-chéri-coco (que je vais bientôt rebaptiser tiens, j’aime plus ce surnom), et une toute petite phrase, quelques mots, m’ont projetée 6 pieds sous terre. J’aurais voulu crever sur place, m’évanouir dans un nuage de poussière, ne plus exister.

À ce propos on m’a souvent demandé si je n’aurais pas préféré mourir que d’avoir survécu à cet accident et vivre avec ce (foutu) handicap. Ça m’a toujours profondément blessée, comme si ma vie ne valait rien et qu’il eût été préférable que je claque plutôt que de mener cette existence misérable (aux yeux des autres hein car perso je le vis plutôt bien). Connard. J’ai sûrement vécu et ressenti les choses bien plus intensément que toi. Il faut n’avoir pas beaucoup souffert pour sortir des conneries pareilles.

On me dit aussi souvent cette phrase : « Moi je ne pourrais pas, si ça m’arrive je me tire une balle ! ». Alors déjà soyons précis et pragmatique, tu serais dans l’incapacité physique de te flinguer, donc quitte à dire de la merde, choisis bien tes mots. Ensuite tu dis ça parce que ça ne t’es pas arrivé à toi. Tu fais une simple projection. On en reparlera quand tu seras dans un lit d’hôpital à ne pas savoir si tu vas te réveiller le lendemain matin. Je t’assure qu’à ce moment là tu ne penses pas à en finir mais bien à continuer de vivre et ce, même si c’est grâce à un respirateur et une quinzaine de perfusions.

Tout ça pour vous expliquer que s’il n’est vraiment pas facile de vivre dans mon état, ça ne m’a jamais pesé au point de vouloir en finir. Je suis capable d’encaisser tout et n’importe quoi au sujet de mon handicap. Les regards de pitié des connards et connasses dans la rue, les phrases assassines qui partent toujours d’un bon sentiment ma petite dame, les comportements déplacés qui infantilisent, le manque de considération, l’impression de ne plus appartenir à ce monde, les frustrations, les renoncements, l’ignorance et la bêtise … Tout ça je sais faire et depuis le tout début. J’en ai pris mon parti, j’excuse la connerie des gens, je culpabilise même d’être là, de gêner, d’exister. Mais pas au point de vouloir disparaître, faut pas déconner quand même !

Je dirais presque qu’avec le temps j’arrive à n’en avoir plus rien à foutre. J’ai terminé de me battre pour changer les mentalités, le rôle de Don Quichotte ne me plait pas finalement. Je n’ai pas de mission à accomplir ni de message à délivrer. Je suis fatiguée. Je ne crois plus en ce que je défends. Faire preuve de résilience m’a poussé à trouver un sens au drame que je vis. J’ai d’abord voulu rentrer dans le moule. Avoir un mari, des enfants, une jolie maison, les chiens, le chat et nous voilà au complet. J’ai fait « comme les autres ». Mais ça n’a pas suffit. Les regards de pitié ont continué, les phrases assassines aussi. Différents certes. Mais toujours bien présents. J’ai ensuite enfilé la cape de militante, j’ai porté la bonne parole avec patience, optimisme et un brin d’humour. Mais rien n’y fait. Le handicap autorise l’autre à s’affranchir des codes sociaux. On se permet des gestes, des mots, qu’on n’aurait jamais osé si je toisais toujours le monde du haut de mon mètre quatre-vingt. La société et les moutons qui y paissent n’aiment pas ce qui sort de leur ordinaire. Celui dont la laine ne boucle pas parfaitement, dont la toison n’est pas blanche immaculée, dont le bêlement n’est pas harmonieux ne trouve pas grâce aux yeux de ce troupeau formaté.

Mais je m’égare je crois … Et je ne vous ai toujours pas dit pourquoi j’ai eu envie de crever la veille de mon anniversaire. Comme je vous l’ai raconté en début d’article on était au parc et je trainais Vie N°1 derrière moi. C’est son nouveau truc, elle grimpe sur son mini skate et s’accroche à mon fauteuil. On roulait OKLM et là elle me balance un scud sans même s’en rendre compte : « Tu sais maman je serais plus heureuse si t’étais pas en fauteuil ! ». Je me suis liquéfiée sur place. Parce qu’elle a raison. Parce qu’elle a le droit de le penser et de le dire. Parce que mon rôle en tant que maman est de l’entendre, de la comprendre, de la soutenir et l’accompagner, de ravaler mes sanglots et retenir mes larmes, au moins jusqu’à ce que tout le monde dorme et que personne ne puisse m’entendre chialer. Mon handicap me coûte déjà très cher : mon autonomie, ma liberté d’agir, mes rêves, mon intégrité physique, ma vie sociale, ma santé, mon mariage, bon nombre d’ami-e-s, et tout plein d’autres choses encore. Il ne peut pas aussi coûté le bonheur de ma fille. IL NE PEUT PAS.

En me couchant ce soir là je pesais milles milliards de tonnes. Moi qui relativise toujours très facilement, je n’ai pas trouver les ressources nécessaires pour prendre du recul. Et pour la première fois j’ai pensé que ce serait une bonne chose de ne pas me réveiller le lendemain matin. Cela rendrait mes filles libres de moi. Parce que je peux tout supporter, sauf être lourde à l’existence de mes enfants. J’ai eu l’impression d’avoir été égoïste en les mettant au monde, en leur imposant mes difficultés, en les privant d’emblée d’une vie normale, d’une relation à leur mère normale. Ça a été dure. J’ai cru que ce serait insurmontable.

Le lendemain Vie N°1 est venue comme chaque matin me retrouver dans mon lit. Elle a oublié que c’était mon anniversaire mais elle a glissé son « Je t’aime » endormi au creux de mon oreille. J’ai respiré profondément son odeur, calé mon souffle sur le sien, serré son corps tout chaud contre moi. J’ai remercié la vie de m’avoir laissé me réveiller un jour de plus et je me suis sentie un peu plus légère.

Ce n’était pas la première fois que l’une des Vies me disait ce genre de chose. J’ai toujours accueillie avec le plus de bienveillance et de recul possible leur difficulté vis à vis de mon handicap. C’est légitime de leur part d’exprimer tout ça. Et je souhaite qu’elles puissent continuer à le faire en toute simplicité, comme tout les enfants qui balancent des phrases cruelles à leurs parents. C’est à moi d’accuser le coup, de mettre un joli pansement licorne sur la plaie et de me relever. Parfois c’est plus compliqué que d’autres, parfois c’est si douloureux qu’on oublie que demain un nouveau « Je t’aime » ensommeillé viendra recoudre la plaie. Le handicap exacerbe les ressentis, il s’accapare trop souvent le premier rôle, il prend toute la place … Mais maintenant je suis grande, j’ai 40 ans, je ne vais pas lui laisser voler le bonheur de ceux que j’aime. Ce ne sera pas toujours simple mais en y réfléchissant ça ne l’a jamais été. Et si je sais que j’aurai encore envie de mourir, que parfois ce sera trop lourd à porter, je garde à l’esprit que demain il fera encore « Je t’aime ».

27 commentaires sur “Happy Birthday

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  1. Je vous remercie pour votre billet très bien écrit. Je pense, moi, que c’est tellement bien pour les Vies d’avoir leur maman. C’est essentiel et finalement, elles s’en foutent qu’elle soit un peu cassée, elle est unique, irremplaçable. Elle est là et elles vous aiment. Bon anniversaire 🍰

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  2. Amélie, Amélie, Amélie….tout d’abord joyeux anniversaire à toi, copine d’anniversaire, le même mois, le même âge ! J’aimerais m’excuser pour tous ceux qui osent te dire qu’ils auraient préféré mourir que de vivre avec un handicap, comment peut-on être si cons ? Mais ils se prennent pour qui ces gens de juger ta vie, et où est leur sensibilité et leur éducation ? Tu peux leur dire qu’entre leur connerie et ton handicap tu choisis ton handicap ? Je ne sais pas pourquoi je suis choquée alors même que mes copines obèses me disent qu’elles ne peuvent pas mettre du pain dans leur panier de courses sans qu’un inconnu se permette de leur lancer un regard de désapprobation !
    Bref, je comprends ton envie de mourir ce jour-là, avec ta fille. Et j’admire la façon dont tu prends du recul. La vie vaut la peine d’être vécue, surtout quand on a des enfants ! (moi j’ai des chats mais c’est pareil, sans moi ils font quoi ? Qui les nourrirait ? Qui leur ferait des câlins ?). Merci pour ce billet authentique, pour nous faire partager ton ressenti, tes peurs, ta tristesse, ton envie de vivre. Et quelle plume ! <3

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    1. Oh merci pour ton commentaire ❤️ J’aimerais être assez badasse pour les envoyer se faire voir tout ces cons. Seulement je suis trop bien éduquée pour y arriver.
      La vie vaut la peine d’être vécue et j’ai envie de te dire que c’est le cas même sans gosses et sans chat. Ma meilleure copine de quand j’étais petite qui va avoir 40 ans elle aussi n’a ni l’un ni l’autre et elle le vit très bien. Mais peut-être que certains pensent qu’elle ferait mieux de mourir elle aussi, ça m’étonnerait même pas.
      Des bécots à tes chats et j’attends impatiemment le prochain épisode avec l’anglais !

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      1. On peut être bien élevée et dire aux gens d’aller se faire foutre de façon très polie, tu devrais essayer, ça soulage !
        Bien sûr que la vie vaut la peine d’être vécue même sans enfants et sans chats, mais quand on a des enfants, on se doit de rester en vie, parce qu’ils n’ont pas demandé à naître, c’est ce que je pense en tout cas :)
        Je les couvre de bisous pour toi :) Ah non non l’anglais doit rester là où il est, c’est-à-dire un numéro dans mon répertoire, rien de plus !

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  3. Ta fille pense qu’elle serait plus heureuse si tu n’étais pas handicapée. Je la comprends. On pense souvent qu’on serait plus heureuse en ayant ci ou ça et il est certain que le handicap n’ai pas vraiment un atout pour le bonheur mais il ne l’empêche pas non plus. Tout comme avoir de l’argent ça aide mais ne fait pas tout. Sa vie serait plus facile certainement, plus heureuse, c’est moins sûr… Et elle dit qu’elle serait plus heureuse, pas qu’elle n’est pas heureuse. Et j’en suis sûre, elle est heureuse <3. (Parce que tu es là et qu'elle t'aime et ça c'est beaucoup plus important que tout.) Mais tu le dis bien (et je suis immensément d'accord) le handicap exacerbe tout.

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    1. Merci ❤️ Je ne doute pas qu’elle soit heureuse, c’est une petite fille pleine de vie et joyeuse. Sa spontanéité et sa franchise sont deux qualités que je l’encourage à cultiver. Et si ce jour là elle se sentait malheureuse de me voir dans ce fauteuil, je ne peux que le respecter et l’accepter. Il n’empêche que c’est douloureux. Mais ça passe … tu sais comme moi que ça passe toujours 😉

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  4. Souvent, les « je t’aime » arrivent à l’envers dans nos vies. C’est toute votre finesse et votre intelligence de cœur (et d’esprit, aussi ^^) d’avoir su le remettre à l’endroit. Je garde votre dernière phrase, si belle, pour mes lendemains qui déchantent. Merci de ce partage.

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  5. Extrêmement touchée par ce billet, le découragement nous touche tous un moment donné, certains mots ou regards nous transpercent le cœur mais le je t’aime de ta fille est plus fort que tout ! Courage belle Amélie

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  6. Je découvre le blog par ce billet! Merci de cette belle écriture et merci à Vie n1 🙂 je ne vis pas tout à fait les choses de la même manière mais pour ce qui est des attaques gratuites contre ma fille a cause du handicap de sa mère, la ça coule pour moi aussi. Même prêtes, on n’est pas armées contre tout…

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  7. Punaise! Ca m’a mis les larmes aux yeux… Parce que moi non plus, je ne veux pas être un « boulet » pour mes enfants…
    Et parfois leurs phrases assassines font mal, mais on leur donne de l’amour et ils nous le rendent malgrè tout…

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  8. Ben dis donc…!! Je suis impressionnée… Merci pour ce témoignage de courage et de force ! Parce qu’il en faut, de la force, pour ouvrir à son enfant l’espace où déposer ce genre de souffrance… Même si, comme le dit Crevette de Mars (ce ne sont pas ses mots exacts, mais c’est ainsi que je les ai lus), les mots d’un enfant sont parfois imprécis, et « plus heureuse » peut vouloir dire dans sa bouche « avec une vie plus facile ». Bravo ! Votre témoignage m’inspire…

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    1. Merci Constance pour votre commentaire :) Avec le recul je pense en effet que c’est de cette manière qu’il faut interpréter les paroles de ma zoupette. Tout les commentaires m’inspirent également <3

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  9. Ces mots me touche en plein ❤
    Merci de toute cette sincérité….je ne te connais presque pas et en même temps plus que n’importe qui de mes proches. Ta vie est mon avis

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