Chiale, tu pisseras moins !

Il m’a dit : « J’ai oublié, t’es pas fleur bleue… ». 

Non, je ne suis pas fleur bleue, je ne suis pas sensible non plus, je manque d’empathie aussi, parfois. J’aime à me répéter ces inepties depuis tellement longtemps que je m’en suis persuadée. Je suis froide et distante. Je suis morte à l’intérieur. Je n’invente rien, on me l’a déjà dit. En plaisantant bien sûr. Mais quand même. Je crois que ce qui est dit sous couvert d’humour est toujours un peu vrai. Et comme je suis aussi presque morte à l’extérieur, j’ai des fois l’impression d’être la pâle copie d’un être-vivant, une imposture.

Alors j’essaie de me souvenir de moments où j’aurais été sensible, où j’aurais ressenti autre chose que rien. 

Je suis en CP avec Sonia et ses longues nattes blondes et ses grands yeux bleus qui la faisaient ressembler à une suédoise ou à la fille de la pub « Belle des champs ».

Je la revois m’annoncer en crânant que désormais Alexandre ne sera plus mon amoureux mais le sien. Il lui a choisi la tapisserie de sa pochette à dessin. Notre maitresse avait de grands catalogues d’échantillons de papiers-peints avec lesquels on fabriquait des pochettes pour y ranger nos dessins. Je rêvais tellement d’en avoir un de ces catalogues et de découper tous ces jolis motifs.
Je me souviens de l’odeur du papier, de la texture des fleurs ou des rayures et du bruit des longues pages que j’admirais sans pouvoir me décider à choisir. C’était magique.

Bref ce jour où Sonia m’a volé mon amoureux j’ai senti mon cœur se briser en beaucoup trop de morceaux pour que je puisse tous les ramasser. On sous-estime les chagrins d’amour des enfants. Je crois qu’ils sont aussi valables que ceux des adultes. Peut-être même plus car ils ne sont pas teintés des blessures de leur ego.

J’ai eu très envie de griffer les joues roses de Sonia ce jour là. J’imaginais de minuscules gouttes de sang perler au bas des éraflures et ça m’a fait du bien. J’ai répondu que j’en avais rien à fiche de cette histoire de papier et de pochette, et mes bouts de cœur et moi on est parti chialer dans la petite cabane des maternelles.

Alexandre il vivait chez sa mamie parce que pour une raison obscure ses parents ne pouvaient pas s’occuper de lui. J’avais mal au cœur car jamais j’aurais voulu être séparée de mes parents quand j’avais 6 ans. Et puis il était tout seul avec sa mamie. Il n’avait pas de frères ni de sœurs et je trouvais ça triste. Mes frères étaient pénibles mais j’aimais bien dormir entre eux deux et qu’on se raconte notre journée le soir en chuchotant. Je crois que c’est pour ça que je l’aimais beaucoup Alexandre. Je voulais remplir son cœur que j’imaginais vide à l’endroit des papas et des mamans et j’étais pas certaine que Sonia-la-voleuse-d’amoureux sache faire ce genre de choses. Après l’année de CP, il est parti et on ne l’a plus jamais revu. 36 ans plus tard il m’arrive encore de penser à lui. Je me demande ce qu’il est devenu et s’il a quelqu’un à qui choisir du papier-peint. Et ça me fait toujours un petit pincement au coeur. J’en conclus qu’à 6 ans j’avais de la sensiblerie.

Bien plus tard j’ai rencontré un autre garçon qui avait lui aussi des problèmes de parents, enfin surtout des problèmes de pères. J’étais déjà grande mais j’avais vraiment très mal au cœur pour lui. Il avait bien sûr un vrai-père, apparemment pas très cool et disparu dans la nature. Il avait aussi un faux-père, pas sympa du tout mais qui, lui, était bien présent. J’étais très triste parce que je me mettais à la place de ce garçon et je m’imaginais sans mon vrai-père et avec un faux-père nul. Et rien que d’y penser ou de l’écrire là maintenant je suffoque, je tremble, je sens les larmes monter et je chasse vite fait l’idée pour ne pas me liquéfier sur place. C’est que mon père je l’aime à l’infini.

Alors j’ai voulu retrouver ce père disparu, voir si le garçon lui ressemblait car il ressemblait à personne de sa famille. Mais j’ai mis les pieds dans le plat et on m’a dit d’arrêter de patauger dans les lasagnes. Alors j’ai arrêté. J’ai été la seule à pleurer le jour où on a appris qu’il était mort ce père disparu. Mais j’étais enceinte, c’était sûrement les hormones qui m’avaient un peu ressuscitée de l’intérieur. J’en conclus que la grossesse a réveillé ma sensiblerie.

Et il y a dimanche. Mon amie qui m’a parlé de son travail, des enfants placés, des mères qui ne peuvent pas les assumer et des pères qui ne veulent pas les prendre avec eux. Ou l’inverse. Elle m’a dit le foyer, la violence. Elle m’a montré la morsure sur sa main et le bleu sur sa cuisse. Elle m’a raconté le petit garçon qui s’endort sur ses genoux pendant qu’elle lui lit une histoire. Ce petit garçon dont elle a l’empreinte des dents de lait sur la main. Je me dis que ses dents ne sont même pas tombées qu’il est déjà mal barré. Et moi je me suis retenue de pleurer mais depuis j’y pense beaucoup. Et là en l’écrivant ça coule tout seul et je mouche purée. Mais c’est sûrement parce que j’ai des enfants. J’en conclus qu’être maman ça rend sensible.

En y réfléchissant bien je verse souvent ma petite larme. D’ailleurs les lionnes se moquent de moi – « oh non elle va encore chialer ! » – et moi je renifle en cachette. Je pleure en regardant des films pas forcément tristes, devant l’Amour est dans le pré quand ils se quittent, s’aiment, se détestent, boivent l’apéro ou vont aux champs, en écoutant de la musique même si c’est du rap, en admirant un coucher de soleil, en repensant au petit garçon qui mord. Je me demande pourquoi on s’interdit de pleurer, pourquoi c’est si gênant, pourquoi ma grand-mère me chuchote -« faut pas pleurer » – à l’enterrement de son mari mon grand-père, pourquoi on se cache, pourquoi on se moque, pourquoi on fait comme si on entendait pas l’autre sangloter la nuit.

J’avoue être mal à l’aise moi aussi face à des gens tristes, face à des gens exubérants, face à des gens qui rient aux éclats pour tout et rien, face à des gens qui crient ou qui frappent. Je ne sais pas comment me comporter quand il y a explosion d’émotion. J’ai une parfaite maitrise des miennes. Presque tout le temps en tous cas. Alors quand je tombe sur une personne qui ne cache rien, je me sens toute nulle et je voudrais pouvoir mettre ma tête dans le sable et faire comme si je n’étais pas là. Mais il y a toujours un bout qui dépasse.

Pour autant la sensiblerie ça ne se voit pas toujours. Ce serait trop simple. Être sensible dans mon cas c’est tout un tas de sensations impossibles à expliquer avec des mots. Ça se traduit par des couleurs, des odeurs, des sons, des impressions. Parfois je me dis que je suis cinglée.

Quand il m’a dit –  » j’ai oublié, t’es pas fleur bleue… »– j’aurais voulu lui crier – « bien-sûr que si ! » – mais après il aurait fallu assumer. Et j’aurais pas su faire. Comment lui expliquer qu’il est turquoise dans ma hiérarchie des couleurs. Et qu’au dessus il n’y a que le blanc immaculé de mes filles. Comment dire à une personne qu’elle est violette, sucrée et que lorsque je pense à elle j’entends tinter des clochettes. Faut faire gaffe à ne pas effrayer les gens quand même.

Alors je continue à faire ma sauvage et à ranger les gens, les événements et les choses dans ma bibliothèque intérieure. Mais j’y arrive de moins en moins. Je me surprends à dire – « je t’aime » – et pas seulement si je suis amoureuse. On réserve trop nos je t’aime aux grandes occasions. J’ai trop économisé les miens et j’ai peur de les emmener avec moi quand je mourrai. Qu’est ce que j’en ferai de tout cet amour d’humain une fois que je serai plus là ? Je balance aussi des – « tu me manques » – et tout un tas d’autres trucs incroyables. Et ça me fait du bien.

Aujourd’hui c’est la journée mondiale de l’hypersensibilité. Le jour parfait pour s’autoriser à ouvrir les vannes. Le jour parfait pour s’aimer pour de vrai, avec toute sa sensibilité. Je dirais même surtout avec sa sensibilité !

Auteur : amelimellow

Femme et maman en situation de handicap, je livre ici mes états d'âme, mes pensées, mes coups de coeur et mes coups de gueule, sans concession ni langue de bois.

4 réflexions sur « Chiale, tu pisseras moins ! »

  1. Ton article me parle beaucoup (ça remue pas mal à l’intérieur…) En maternelle puis début de primaire, j’avais une amie, Océane, qui avait visiblement une vie de famille compliquée (parents séparés, père +ou-absent). A l’école, elle avait pas vraiment d’amis, je crois bien que j’étais la seule, elle avait souvent des réactions violentes (mordre, tirer par les cheveux) et bien souvent c’est seulement elle qui était punie (alors que le ou les autres en face avaient bien mis de l’huile sur le feu…) D’ailleurs, je n’ai moi-même jamais eu AUCUN problème avec elle. Et puis un WE, elle et sa mère ont déménagé. Le vendredi soir la mère était venue à la maison parce qu’Océane voulait m’inviter jouer, me dire au revoir. Je venais de rentrer de mon cours de peinture, c’était la fin de la semaine, j’étais fatiguée, j’ai dit non, je ne voulais pas. Bah aujourd’hui encore j’y repense (et je pleure) en me disant que j’aurais pu faire un effort… Pendant longtemps je me suis dit que je n’avais pas bien compris que je ne la reverrai pas après, plus jamais, maintenant je crois plutôt que j’avais peur de dire au-revoir, j’ai toujours détesté ça… Je m’en veux et je pense souvent à elle aussi en me demandant ce qu’elle est devenue.

    Et comme toi, je suis mal à l’aise face aux émotions des autres, toujours très démunie pour consoler, ce qui est d’autant plus problématique que je les perçois très bien et je les absorbe comme une éponge…

    Bref, merci pour ton article !

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