KÔKUN : l’estime de soi comme outil d’émancipation

Demain à cette heure-ci, nous inaugurerons KÔKUN, une expérience portée par Florence Schaeffer1 et développée au sein de l’association À Corps de Soi2, chez GLIM3, à Strasbourg.

KÔKUN est un lieu de reconnexion à soi, à travers le corps, l’image et l’estime de soi. Un espace pensé pour toutes les femmes, quels que soient leur parcours, leur histoire ou leur rapport à elles-mêmes.

On pourrait croire qu’il s’agit simplement d’une soirée entre femmes, douce et chaleureuse. Une soirée où l’on prend soin de soi, où l’on se retrouve, où l’on respire un peu. Et ce sera aussi cela, bien sûr.

Mais KÔKUN est bien plus qu’un moment agréable. C’est un engagement auprès de toutes les femmes qui doivent lutter chaque jour pour reconstruire leur estime d’elles-mêmes.

Quand le regard des autres abîme l’image de soi

Je suis devenue tétraplégique à 16 ans. À cet âge-là, on est censée apprendre à devenir une femme, à habiter son corps, à découvrir ce qu’on aime ou non, ce dont on a envie, et quelles sont nos limites. On est censée prendre sa place. 

Ça n’a pas été mon cas.

Au lieu de tout cela, j’ai découvert la dépendance et ce qu’elle implique. Les soins, les gestes, les regards. Les limites imposées par un monde qui n’avait pas été pensé pour moi. Et surtout, un monde qui me réduisait déjà à mon handicap, comme il continue encore trop souvent de nier que je suis aussi, et surtout, une femme.

Après mon accident, je n’ai pas seulement dû apprendre à vivre avec un corps différent. J’ai aussi dû apprendre à vivre avec ce que les autres projetaient sur lui : la fragilité, la déficience, le manque, la gêne ou, parfois, l’admiration excessive. Comme si je devais choisir entre être misérable ou héroïque. Mais rarement juste une femme.

Je me souviens d’une de mes premières sorties après l’accident. J’avais le crâne rasé. J’étais en jogging. Mal installée dans mon fauteuil. Mon corps ne ressemblait plus à celui que j’avais connu. Deux mois plus tôt, j’étais une jolie jeune fille avec de longs cheveux bouclés. J’étais en jean-baskets. Bien campée sur mes deux jambes.

Ce jour-là, j’ai croisé quelqu’un qui me connaissait depuis toujours. Après notre rencontre, il a dit à une amie que je lui faisais pitié. JE LUI FAISAIS PITIE. Cette phrase m’a profondément blessée . Elle m’a accompagnée pendant des années. Je n’ai plus jamais fait de promenade dans mon village. Le peu d’estime que j’avais encore pour moi s’est effrité davantage.

Et j’ai pensé que c’était ma faute.

L’estime de soi n’est pas une affaire individuelle

L’estime de soi est souvent présentée comme une affaire intime. Quelque chose qui relèverait du mental, du développement personnel ou de la capacité à apprendre à apprécier qui l’on est. Mais comment s’aimer dans un monde qui vous renvoie sans cesse que vous êtes trop fragile, trop dépendante, trop compliquée, pas assez autonome, pas assez désirable, pas assez conforme ?

Pourtant, l’estime de soi n’est pas un luxe. Elle est une condition essentielle pour pouvoir exister pleinement, prendre sa place, faire des choix, poser des limites, demander du soutien, refuser ce qui abîme et se sentir légitime à être respectée.

Pour beaucoup de femmes, et plus encore pour les femmes en situation de handicap, l’image de soi se construit dans un environnement qui renvoie trop souvent à ce qu’on n’est pas, à ce qu’on n’est plus, à ce qu’on ne sera jamais.

Et c’est précisément là que réside le problème.

Une personne à qui l’on a appris qu’elle vaut moins, qu’elle gêne, qu’elle doit s’adapter, qu’elle doit être facile à accompagner, aura plus de difficultés à reconnaître les situations de violence, d’emprise ou de négligence. Elle aura aussi plus de difficultés à dire non, à partir, à alerter, à être crue.

Se reconstruire pour pouvoir dire non

Travailler l’estime de soi, ce n’est donc pas seulement se faire du bien. C’est reconstruire un rapport plus juste à son corps, à sa parole, à ses désirs, à ses limites et à ses droits. Dans la lutte contre les violences, on parle souvent de protection, d’accompagnement ou de signalement. Tout cela est indispensable. Mais il faut aussi créer des espaces où il est possible de retrouver de la confiance, de la clarté et du lien. De retrouver sa puissance en tant que femme.

Parce qu’on ne peut pas toujours se défendre quand on a été dépossédée de soi.

KÔKUN s’inscrit dans cette conviction : l’autodétermination ne se décrète pas. Elle se cultive. Elle se soutient. Elle est rendue possible par des actions où l’on est accueillie sans jugement, où l’on peut expérimenter une autre manière d’être regardée, accompagnée, écoutée.

Chez GLIM, nous voulons ouvrir ces espaces-là.

Des espaces pour celles qui n’osent pas encore prendre la parole.

Des espaces pour celles qui ont trop longtemps été réduites à leurs difficultés.

Des espaces pour celles qui ont besoin de retrouver une image d’elles-mêmes plus digne.

Des espaces pour transformer l’intime en force collective.

Alors oui, vendredi, il y aura de la douceur. Il y aura des sourires, des échanges, un verre partagé.

Mais derrière tout cela, il y a une intention forte : rappeler que prendre soin de soi peut être un acte de résistance.

Et que renforcer l’estime de soi des femmes, notamment des femmes en situation de handicap, c’est aussi contribuer à prévenir les violences, à soutenir leur parole et à ouvrir des chemins vers plus de pouvoir d’agir.

Rejoignez-nous dès 17h30 pour découvrir ce magnifique projet et vivre une expérience unique. Nous vous attendons chez GLIM au 20, rue de l’Elbe à Strasbourg. L’occasion de faire connaissance et de tisser des liens que nous espérons solides et durables 🌸

1 : www.florenceschaeffer.com
2 : www.acorpsdesoi.com
3 : www.glimstrasbourg.fr

Le Pack des 3 P

Avoir un handicap physique, et en particulier se déplacer avec un fauteuil roulant, semble être un laissez-passer pour toutes celles et ceux qui ont un avis à donner sur la situation. Régulièrement des personnes inconnues m’abordent, sans préambule, parfois sans même un bonjour, et me servent ce que j’appelle le pack des 3 P : Pitié. Projection. Piédestal.

Ce pack se compose presque toujours des mêmes phrases :
“Quel dommage…” (pitié)
– “À votre place, je ne pourrais pas…” (projection)
– “Vous êtes vraiment courageuse.” (piédestal)

Et ce pack ne vient pas d’un profil type :
Il peut s’agir d’une dame âgée qui va tenir fort mon bras. Ou d’un quadra assis en face de moi dans le tram. D’une voisine qui voulait me parler depuis longtemps mais qui n’osait pas. Ou du vigile d’un magasin que je vois pour la première fois. Parfois, il s’agit d’un professionnel de santé ou d’une intervenante du médico-social. Et c’est plus embêtant.

Si je vous raconte ça, ce n’est absolument pas pour blâmer ou culpabiliser qui que ce soit. Je le dis parce que ce n’est pas une faute individuelle, c’est une construction sociale. En France, le handicap est encore raconté sur un mode négatif : le manque, la tragédie, la dépendance et nos existences qui seraient à réparer à tout prix pour correspondre à la norme.

On a tous grandi avec ce filtre, moi la première. Avant mon accident, je n’avais aucune idée de ce qui se jouait juste à côté de moi. Je ne me préoccupais absolument pas des questions de handicap. Sans aucun doute j’ai été maladroite, voire blessantes parfois. Et ce filtre influence nos mots, nos réflexes et notre façon de penser l’autre dans sa diversité. 

Dans le champ du médico-social, ces préjugés peuvent pousser à accompagner une idée du handicap au lieu d’accompagner une personne avec son histoire, ses choix, ses besoins, ses désirs et ses limites. En bref sa complexité. Je crois fermement qu’on peut modifier ce récit du handicap sans culpabilité ni jugement, en se donnant un espace pour observer nos automatismes, les comprendre et les désamorcer.

Le 13 mars prochain, j’organise avec mon association À CORPS DE SOI une journée de réflexion et de mobilisation intitulée « Être une femme en situation de handicap en 2026 : quels freins, quels enjeux, quels défis? ». À destination des professionnel.les du médico-social mais aussi des femmes concernées, leurs proches et du grand public, cet évènement a parmi ses objectifs de déconstruire ces stéréotypes et de proposer des leviers d’action concrets pour que ce pack des 3P ne sois plus qu’un mauvais souvenir.

Cette journée qui mettra à l’honneur, le parcours de 4 femmes en situation de handicap est organisée en partenariat avec le Centre Ressources INTIMAGIR Grand-Est et soutenue par la Région Grand-Est qui nous accueillera dans ses locaux de Strasbourg. N’hésitez pas à visiter la page de l’évènement si vous souhaitez en savoir plus. Ça se passe ICI !

8 mars

Ne me souhaitez pas bonne fête. Aujourd’hui 8 mars, nous ne fêtons pas les femmes. Bouffez vos bouquets et vos mots doux. Remballez vos publicités totalement hors de propos, qui veulent nous faire consommer, acheter, vider nos poches et remplir nos intérieurs de gadgets inutiles. Cette journée ne fête pas les femmes. Elle souligne, rappelle, hurle et pleure aussi l’immense chantier que sont les droits bafoués, ignorés, piétinés des femmes d’ici ou d’ailleurs.

Chacune prêche pour sa paroisse et je ne vais pas déroger à la règle. Mais peut-être suis-je une des plus légitimes à revendiquer des droits qu’on s’entête à nous refuser. Des droits dont nos soeurs jouissent depuis bien longtemps. Des droits essentiels. Des droits qui n’en sont plus tant ils sont rentrés dans l’ordinaire. Cet ordinaire qui nous échappe. Cet ordinaire dont nous sommes exclues.

Selon une étude réalisée en 2017(1), 58% des femmes handicapées n’ont pas de suivi gynécologique. Oui vous avez bien lu. Une femme handicapée sur deux. Pourquoi ? D’abord du pratico-pratique : les cabinets ne sont pas accessibles, le matériel n’est pas adapté, les professionnels ne sont pas formés. Ensuite du plus subtil : le corps des femmes handicapées est si peu considéré, si peu valorisé, que beaucoup d’entre-nous ne voient pas l’utilité de consulter ou n’ont pas le courage de s’exposer. Cela n’empêche pas les femmes handicapées d’être plus souvent agressées sexuellement que leurs soeurs valides. Et ça arrive partout et surtout dans un contexte familial ou institutionnel. Paradoxal non ? Tu n’es pas bonne à séduire, à aimer mais tu es bonne à agresser, à violer.

J’ai voulu à plusieurs reprises rejoindre les luttes féministes. Je me suis rendu compte qu’il n’y a pas de place pour les corps, les esprits ou les sens altérés danse ce milieu. J’ai tenté alors de rejoindre les luttes des personnes handicapées. Là il n’y a pas de place pour le genre. Rien n’existe pour il, elle ou iel. Le handicap assexualise. Tu deviens seulement une personne. Rien d’autre.

Une association existe, « Femme pour le Dire, Femme pour Agir ». Mais je ne me reconnais pas dans plusieurs de ses positions, en particulier celle concernant la prostitution et de fait, l’accompagnement sexuel. Mais je m’égare …

Ne me souhaitez pas bonne fête. Souhaitez moi plutôt de réussir à informer, sensibiliser, former, transmettre les difficultés de celles qui se reconnaissent dans mes propos. Je ne suis la porte-parole que de celles-là. Un livre et une entreprise sont en gestation. L’accouchement s’avère plus difficiles que prévu. En attendant je vous partage ce que j’ai réussi à créer avec d’autres. Une belle association(2) portée par de merveilleuses énergies. Parce que seule on va plus vite mais toutes ensemble nous irons plus loin.

1 : https://www.iledefrance.ars.sante.fr/system/files/2019-08/handi-gyneco-poster-etude.pdf
2 : https://acorpsdesoi.com

Je vois quelqu’un !

Depuis un peu plus d’un mois je vois quelqu’un. Non, pas un mec. Un psychologue. Enfin une psychologue. Vous avez remarqué que souvent quand on conseille à un-e ami-e d’aller consulter on lui dit :
Tu devrais aller voir quelqu’un !
Comme si c’était tabou. Ça l’a peut-être été mais aujourd’hui il me semble que c’est quelque chose d’assez commun d’aller chez le psy. Peut-être même à la mode. Je ne sais pas.

Ma psy s’appelle Angélique. C’est un peu bizarre car on ne s’est jamais vu. On ne s’est même jamais parlé de vive voix. J’ai une psy par correspondance, notre relation est virtuo-épistolaire et ça me correspond totalement. J’ai bien tenté les consultations en cabinet mais ça ne fonctionne pas. J’annule une fois sur deux, je suis incapable de me confier en face à face, je vais toujours bien et ça se termine par des discussions d’une banalité affligeante. J’ai essayé en visio, histoire de ne pas avoir à sortir sous la pluie et de me sentir en sécurité à la maison mais ça n’a pas été plus concluant. Écrire est beaucoup plus simple et efficace pour moi. J’ai le temps d’élaborer ma pensée, de choisir les bons mots, d’expliquer en détails mes ressentis. Je ne pars pas dans tous les sens et je peux relire les réponses et les conseils tant que je veux. Je kiffe.

Je sais que beaucoup de personnes pensent que les psys ne servent à rien. Que c’est se regarder le nombril que d’aller consulter. Perso je ne comprends pas qu’on puisse passer une vie entière sans un minimum d’introspection. Recommencer les mêmes conneries sans jamais se remettre en question, je capte pas. Et désolée mais s’introspecter seul-e ou avec ses potes c’est comme pisser dans un violon. C’est un vrai boulot de savoir écouter l’autre. Et surtout de ne pas donner son avis, proposer des solutions ou raconter ses propres anecdotes. Angélique lit, reformule et me demande si c’est bien ce que je voulais dire. Elle m’aide à déblayer le chemin et à avancer. Car rester coincée au même rond-point c’est juste épuisant et ça donne envie de vomir. Il y a un moment où il faut se décider à prendre une sortie.

Cette sortie a le goût de la liberté. Celle d’oser être soi-même. Car oui je dois encore faire preuve de courage pour être en harmonie avec celle que je suis vraiment là tout au fond. Souvent je retombe dans mes travers, dans la pièce de théâtre qu’est la vie. J’enfile mon masque et je retrouve le confort du rôle dont je connais par coeur chaque réplique. C’est tellement plus facile ! Mais tellement frustrant. Qu’est ce qui nous empêche d’être notre propre personnage et pas celui dont on nous affublé ? On doit bien peu s’aimer pour ne pas oser s’exposer sur scène, à la vue du monde entier. Et c’est moche d’agir comme ça.

Angélique m’a confirmé que je manquais d’amour et d’estime pour moi-même. Pas de confiance paradoxalement. Je suis capable de prendre la parole en public, de regarder un inconnu dans les yeux, de défendre ce en quoi je crois, de mener des projets, de fédérer des troupes. J’ai confiance en mes capacités.
Mais je ne sais toujours pas prendre soin de moi, m’écouter, me cajoler. Je ne sais pas m’affirmer. Je ne sais pas dire non. Une petite voix me répète que je n’en vaux pas la peine et que si on me traite mal, si JE me traite mal, c’est que je ne fais pas ce qu’il faut et que quelque part, je le mérite. Et c’est moche de penser ça.

Se traiter bien c’est d’abord s’autoriser à aller mal. Se traiter avec amour c’est s’autoriser à être nulle, à trébucher, à dire et faire des conneries. C’est arrêter de se juger, de se comparer, de s’auto-critiquer. Prendre soin de soi c’est choisir ce qui nous fait du bien. C’est se dire que même si là, tout de suite, on n’est pas au top c’est pas bien grave, qu’on n’y est juste pas encore ou qu’on n’y sera peut-être jamais, mais qu’on aura fait de notre mieux. Ce n’est pas être égoïste, c’est s’accorder de la valeur.

J’ai l’impression d’écrire le même billet depuis des années. La vie n’est pas linéaire. C’est une succession de rond-points. Quand tu réussis à en quitter un, tu t’enfiles dans le suivant et c’est reparti pour quelques tours. J’ose espérer qu’il existe une sortie définitive où on peut s’arrêter et profiter un peu ! J’ose espérer que je ne suis pas loin de cette aire de repos ! Ne dit-on pas que l’espoir fait vivre ?